Générations Futures facebook Twitter Rechercher Télécharger Email
Je fais un don

Partager

Actualités

Le chlordécone « refait surface » aux Antilles françaises à cause de… l’usage de glyphosate. Explications!

La zone critique (ZC) peut être définie comme la couche de notre planète au sein de laquelle la plupart des processus physiques, chimiques, biologiques et géologiques fonctionnent ensemble pour favoriser la vie. L’émergence des sociétés humaines en tant que facteur géologique a modifié ces équilibres subtils, entraînant une perte sans précédent de biodiversité, des perturbations biogéochimiques et des modifications du cycle d’érosion conduisant à des menaces potentielles pour l’avenir de l’humanité.

Au cours des dernières décennies, les flux de sédiments en ZC associés à l’érosion des sols ont fortement augmenté en réponse aux changements de pratiques agricoles comme la déforestation, le surpâturage, le travail du sol et l’utilisation de pesticides pour lutter contre les maladies (fongicides), les dégâts causés par les insectes (insecticides) et la concurrence des adventices (herbicides) dans les terres cultivées.

Les insecticides organochlorés tels que le DDT ou le chlordécone sont classés comme polluants organiques persistants (POP) par la convention de Stockholm mais ont été largement utilisés dans le monde entier. Leur utilisation a été progressivement interdite depuis les années 1970 en raison de leur bioamplification, leur haute toxicité, et leur persistance à long terme dans l’environnement. En France, le chlordécone a été utilisé aux Antilles pour lutter contre le Charançon du bananier pendant deux périodes, à savoir de 1972 à 1978 et de 1982 à 1993 (bien qu’interdit dans le monde dès 1992).

Néanmoins, le chlordécone persiste encore dans la plupart des compartiments de la ZC comme les sols, les cultures, l’eau douce, les écosystèmes côtiers, … Avec un potentiel d’effets toxiques grave pour les populations humaines (cancers de la prostate notamment). Des études suggèrent qu’une quantité importante de chlordécone est transférée vers l’océan, soulevant des questions sur le devenir à long-terme et sur les stratégies de gestion écotoxicologiques.

Les interactions entre les pratiques agricoles telles que l’application de chlordécone, le travail du sol, la couverture végétale, l’irrigation et les conditions pédoclimatiques entraînent une grande variabilité des niveaux de contamination des sols. Il a ainsi été estimé que le chlordécone pouvait rester dans le sol pendant au moins plusieurs décennies voire plusieurs siècles, autant de temps durant lequel l’insecticide peut être libéré progressivement en fonction de l’érosion des sols. Or, il a été démontré que l’utilisation massive d’herbicides, tel que le glyphosate, a un fort effet sur l’érosion des sols car elle conduit à un sol nu en permanence. Afin de tester l’hypothèse d’une remobilisation accrue du chlordécone aux Antilles due à l’application de glyphosate, une étude associant l’université Savoie Mont Blanc (USMB), le CNRS, le CEA et le CIRAD vient de paraître dans la revue Environmental Science & Technology.

Les scientifiques ont mené leur étude sur deux sites : dans les bassins de la rivière Pérou en Guadeloupe et de la rivière du Galion, en Martinique. Ces zones sont, en partie, couvertes de bananeraies ou de champs de cannes à sucre. Ils ont analysé des carottes de sédiments marins prélevées proches de l’embouchure des cours d’eau. Grâce à cette méthode basée sur le concept de rétro-observation, ils ont pu suivre le transfert, le devenir et les conséquences à long terme du chlordécone sur l’environnement.

Au niveau des deux sites d’études, une augmentation drastique des taux en chlordécone et des flux d’érosion a été observé de manière synchrone, permettant donc d’écarter les phénomènes locaux (développement urbain ou construction de route par exemple). Ainsi, trois hypothèses principales pourraient expliquer ce constat : le facteur climatique avec une augmentation des précipitations, le changement de pratique mécanique sur les terres cultivées avec un labour extensif ou l’utilisation extensive de glyphosate conduisant à un sol non protégé plus sensible à l’érosion induite par les précipitations. Comme aucun changement significatif des précipitations n’a pu être observé pendant la période considérée, les chercheurs favorisent l’hypothèse selon laquelle un changement concomitant des pratiques agricoles a provoqué cette augmentation de l’érosion. En effet, depuis le début des années 1970, les champs ont été préparés pour la plantation avec des équipements lourds pour permettre la plantation de bananiers et le drainage de l’eau par des fossés. Ces pratiques sont connues pour contribuer à l’érosion des sols mais ne peuvent cependant pas expliquer la forte augmentation de celle-ci plus de 25 ans plus tard.

L’utilisation du glyphosate a commencé en 1974, mais peu de cultivateurs de bananes (seulement les grandes exploitations) l’ont probablement utilisé du début des années 1980 et jusqu’en 1997, date à laquelle le prix du glyphosate (Roundup) a chuté, ce qui a amené 90 % des agriculteurs à l’utiliser à partir de cette année-là. En outre, il est encore aujourd’hui largement utilisé dans les Antilles Françaises. Or justement, sur les deux sites, il a été constaté une augmentation synchrone des taux en chlordécone et des flux d’érosion lorsque le glyphosate a été largement appliqué pour la première fois aux champs de bananes à la fin des années 1990. L’application de glyphosate a un effet important sur l’érosion des sols, comme l’ont démontré des précédentes études. D’autres herbicides auraient d’ailleurs pu causer les mêmes problématiques. A titre d’exemple, le paraquat a été utilisé de manière intensive aux Antilles entre 2003 et 2007 du fait des plantes résistantes au glyphosate. Or, contrairement au glyphosate, le paraquat est un herbicide non systémique, c’est-à-dire qu’il ne s’attaque pas à la plante dans sa totalité ce qui permet à cette dernière de se régénérer.

En conclusion, l’utilisation généralisée d’un herbicide systémique non spécifique, en l’occurrence le glyphosate, depuis la fin des années 1990 pourrait être responsable d’une augmentation sans précédent de l’érosion des sols et, en aval, d’une libération importante du chlordécone piégé dans les sols des champs de bananes depuis leur interdiction. Ainsi, les nouvelles pratiques agricoles peuvent induire des interactions complexes dans la dynamique ZC en convertissant les sols en sources de pesticides utilisés auparavant. Ces observations ont d’ailleurs déjà été notées aux Iles Féroé (chlordécone/glyphosate) comme dans un vignoble français (DDT/glyphosate). Le matériau contaminé par le chlordécone peut ensuite être transporté et devenir une source de dangers pour les organismes marins ou par la santé humaine.

 

Source :

Pierre Sabatier, Charles Mottes, Nathalie Cottin, Olivier Evrard, Irina Comte, Christine Piot, Bastien Gay, Fabien Arnaud, Irène Lefevre, Anne-Lise Develle, Landry Deffontaines, Joanne Plet, Magalie Lesueur-Jannoyer, and Jérôme Poulenard. Evidence of Chlordecone Resurrection by Glyphosate in French West Indies. Environmental Science and Technology, 28 janvier 2021.

DOI: https://doi.org/10.1021/acs.est.0c05207

CNRS. Résurrection du chlordécone aux Antilles françaises avec l’usage du glyphosate. [en ligne] Disponible sur : https://www.cnrs.fr/en/node/5538. Consulté le 24/02/2021.

Agissez

Inscrivez-vous pour suivre notre actualité

Inscription newsletter
×